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Toussaint par
une belle journée de mai
Lundi 12 et mardi 13 mai 2008, Jean Philippe Toussaint était
au LFS pour rencontrer les élèves de seconde et première.
Les élèves des classes de seconde et première
ont eu la chance de rencontrer le romancier et réalisateur
belge Jean Philippe Toussaint.
L'occasion leur était donnée de pouvoir échanger
en présence de l'auteur d'un des romans qu'ils avaient au
programme : La Salle de bains (1985) et L'Appareil photo (1989).
Ces discussions se sont terminées par la projection du long
métrage La Patinoire (1999), en présence du réalisateur,
ce qui a permis, une fois de plus, à tout le monde d'échanger
autour de son esthétique, de son écriture (qu'elle
soit romanesque ou cinématographique).
Voir l'univers romanesque autrement
En première, à l'occasion des épreuves anticipées
du baccalauréat de français, les étudiants
sont amenés à s'interroger sur " la vision du
monde et du personnage dans le roman ". Cet objet d'étude
donnait donc le point de départ de la discussion.
D'abord, Jean Philippe Toussaint se replaçait dans l'histoire
littéraire contemporaine, dans la lignée du nouveau
roman cher à Alain Robbe-Grillet (que le Lycée avait
accueilli en 2004). Dans ce qu'un critique des années quatre-vingts
a appelé le nouveau nouveau roman. En fait, dans un entretien
réalisé à l'occasion de l'édition de
L'Appareil photo dans la collection de poche des éditions
de Minuit, Jean Philippe Toussaint préfère parler
de " roman infinitésimaliste ".
Qu'entend-il par infinitésimaliste ? C'est un terme qui
clôt Faire l'amour (2002) : " Il ne restait plus rien
(
) que le sentiment d'avoir été à l'origine
de ce désastre infinitésimal. " Le mot est lancé
: pour ce qu'il a de référence à l'infiniment
petit ; pour ce qu'il a de référence à l'infini,
le sans limite. On est donc dans un texte qui nous parle de nos
petites expériences universelles. Pour autant, Jean Philippe
Toussaint ne cherche pas à raconter un récit. Selon
lui, c'est même un " malentendu global ". C'est
secondaire. Avant toute chose, il travaille à la " musique
de la langue " parce que l'écrivain est l'artiste des
mots.
C'est pourquoi, même s'il ne réfute pas l'influence
du nouveau roman dans son écriture, il avoue s'en être
détaché avec pour objectif, l'envie d'aller plus loin,
de poursuivre cette recherche. En effet, pour lui, le roman ne peut
plus revenir en arrière, appliquer les règles d'écriture
comme au XIXème siècle. Certes, il reconnaît
que les nouveaux romanciers ont poussé l'expérimentation
très loin, mais, pour lui, " ce n'est pas parce qu'on
ne peut aller plus loin, qu'on doit revenir en arrière ".
Et ses personnages en sont les témoins. Que ce soit dans
La Salle de bains ou L'Appareil photo, il n'y a rien de romanesquable
dans le sens le plus académique. Foin de l'histoire ! On
est face à des personnages qui sont étrangers au monde
qui les entoure. D'ailleurs, Jean Philippe Toussaint reconnaît
être un lecteur de la première partie du roman d'Albert
Camus, L'Etranger. Il trouve que celle-ci n'explique rien et qu'elle
laisse le lecteur devant ses propres interrogations. Comment réagir
devant les actions dénuées de toutes motivations des
narrateurs de Toussaint ? Le premier décide de s'installer
dans sa salle de bains, puis de quitter Paris pour Venise, avant
de revenir au point de départ. Hypoténuse dit Toussaint.
Tangente peut-on lui répondre, comme ses personnages qui
communiquent par noms de cyclistes interposés ? On peut évoquer
la vraie fausse partie de tennis avec le docteur italien. La traversée
de Paris, bouteille de gaz dans le coffre. Ses romans regorgent
d'épisodes cocasses, surprenants, mais qui, bout à
bout, ne laisse qu'une trame ténue.
L'enjeu de la littérature selon Jean Philippe Toussaint
se joue dans l'incident, la petite catastrophe insignifiante, le
grain de sable dans le rouage. Malgré tout, la vie continue,
comme le souligne ses livres qui, une fois terminés et refermés,
nous renvoient au même point de départ. On a simplement
assisté à un " désastre infinitésimal
".
Écrire avec le souci de provoquer
une rencontre
Un mot signifiant dans le discours de Jean Philippe Toussaint :
s'il avait été un écrivain du XIXème
siècle, il aurait été poète. C'est pourquoi
on trouve une grande attention portée à la langue
dans son écriture. Il envisage celle-ci comme une partition.
A la manière d'un compositeur à qui on ne reproche
guère de ne pas raconter une histoire avec ses notes de musique,
il évacue le problème de la narration.
Ce qui l'intéresse, c'est le ressenti. Il évoque,
à plusieurs reprises, le plaisir : son travail consiste à
rendre le roman passionnant, à intéresser le lecteur.
En effet, il définit le roman comme une rencontre avec le
lecteur. Sans ce dernier, il n'y a rien. Il évite donc de
solliciter son esprit rationnel pour exciter sa sensibilité,
son intelligence. C'est ce qui permet d'appréhender l'épisode
des Polonais dépeçant les calamars dans La Salle de
bains, ou l'intrusion du narrateur dans la vie de la monitrice d'auto-école
dans L'Appareil photo.
Ce qui l'intéresse aussi, c'est l'absence d'écriture
: cette ligne de blanc qu'il laisse entre chaque paragraphe. Moment
d'une ellipse ou de suspension. Le blanc devient un lieu de transition.
Un souffle ou un soupir.
Plusieurs fois interrogé sur la présence ou non d'éléments
autobiographiques dans ses romans, Jean Philippe Toussaint a avoué
s'en être servi. Parce qu'on n'échappe pas à
ce que l'on est, ce que l'on est devenu à moissonner inlassablement
de petites expériences infinitésimales. Néanmoins,
il ne cache pas les avoir perverties au contact de l'écriture
romanesque, même s'il reconnaît que c'est " apparemment
faux, mais on approche une vérité " parce que
" la fiction permet une transcendance ". Jean Philippe
Toussaint reconnaît en cela une des forces de la fiction.
L'autre écriture : le cinéma
Si c'était pour raconter la même chose de la même
manière, il n'aurait pas fait de film ! Voilà, en
substance, ce qu'affirme Jean Philippe Toussaint. Or, on ne se refait
pas, ni même ne s'oublie. Son univers est là, bien
planté, avec des personnages qu'on a déjà croisés
dans les pages de ses romans.
La Patinoire est un scénario original. Là aussi,
il est difficile de raconter l'histoire tant elle est ténue
: les affres d'un réalisateur lors du tournage d'un histoire
d'amour, dans une patinoire.
A toutes les remarques qui le poussent vers une analyse de son
travail, le cinéaste répond par " mon avis n'est
pas nécessairement plus autorisé qu'un autre ".
Comprenez que ce n'est pas ce qui compte ! Pas de doxa, rien qu'une
histoire laissée à la discrétion de spectateur,
de ce qu'il a envie d'y projeter.
Force est de constater que le scénario est finement construit.
Chacune des séquences, chacun des plans structurés
efficacement : autant de petits incidents de parcours que de séquences
! Les oublis des éclairagistes, les malheurs du réalisateur
et du chef opérateur, les problèmes de communication
avec les équipes lituaniennes, l'idylle cousue de fil blanc
entre les deux vedettes du film, la mort du programmateur du festival
de Venise. Tout est là pour dérouter, surprendre le
spectateur dans son habitude de construire une narration. Et peu
importe le succès que rencontrerait " Dolorès
", le film réalisé ! La Patinoire est à
prendre comme un hommage personnel de Jean Philippe Toussaint au
cinéma, à Federico Fellini.
Et là aussi, comme dans le roman, le personnage est mis
à distance. Le propos peut être sérieux, mais
il est démotivé de son message par le jeu de l'acteur.
La Patinoire est une galerie de portraits absurdes. La consigne
aux acteurs était de croire en leur personnage, de les défendre
devant la caméra, tout en leur proposant des dialogues où
la logique, la cohérence sont mal menés : qui pouvait
s'attendre à ce que le réalisateur poussé à
chanter au moment des remerciements entonne un chant universitaire
révolutionnaire et entraîne à sa suite toute
l'équipe pour un tour de patinoire ? N'y voyez autre chose
que de la jubilation !
Ces deux journées ont donc été riches d'enseignement
pour les élèves du Lycée Français de
Singapour. Journées qui n'auraient pas été
possibles sans la collaboration du Service culturel de l'Ambassade
de France en les personnes de Monsieur le conseiller culturel Olivier
Vaysset, Madame Mathilde Hérissé et Monsieur Thierry
Bayle, ni le relais au sein du LFS des professeurs de lettres (Mme
S. Vangilwe, M. F. Pouzargues et M. O. Massis).
Enfin, merci à Jean Philippe Toussaint pour sa gentillesse
et sa disponibilité auprès de nos élèves.
Olivier Massis
Enseignant de Lettres et Théâtre.
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Jean Philippe Toussaint, un écrivain confirmé
Bibliographie : romans parus aux éditions de Minuit
(Paris).
1985 : La Salle de bain.
1986 : Monsieur.
1989 : L'Appareil photo.
1991 : La Réticence.
1997 : La télévision.
2000 : Autoportrait (à l'étranger).
2002 : Faire l'amour.
2005 : Fuir (Prix Médicis).
2006 : La Mélancolie de Zidane.
Filmographie :
1989 : Monsieur - scénariste et réalisateur,
adaptation du roman.
1992 : La Sévillane - scénariste et réalisateur,
adaptation de L'Appareil photo.
1999 : La Patinoire - scénariste et réalisateur,
script original.
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